Impact carbone : comment évaluer les émissions économisées ?

Le mois prochain marquera deux dates importantes, le 8 décembre avec la Journée mondiale du climat qui est l’occasion de rappeler la menace bien réelle du réchauffement climatique et la nécessité d’agir pour limiter les effets le 12 décembre qui célèbrera le 5e anniversaire de l’Accord de Paris, engagement historique de 197 pays pour lutter contre le réchauffement climatique. Cet accord a notamment acté l’objectif de neutralité carbone au plan mondial, c’est-à-dire l’équilibre entre les émissions et la compensation permise par les puits ou réservoirs de carbone, comme les forêts.

Aider les collectivités, les industries et les entreprises du secteur tertiaire à accélérer leur transition vers la neutralité carbone est le cœur de la stratégie d’ENGIE Solutions. Dans cette perspective, son rapport RSE 2020 fait état de 3,3 millions de tonnes de carbone que ses activités ont permis d’économiser en 2019. Pourtant, si le « carbone émis » fait l’objet d’une méthode internationale de comptabilisation et d’une obligation de publication dans le rapport extra-financier annuel d’un groupe, l’estimation du « carbone économisé » ne fait pas encore l’objet d’une telle harmonisation. Le point sur cet enjeu complexe avec Jean Roland, Directeur RSE d’ENGIE Solutions.

Décryptage de Jean Roland, Directeur RSE d’ENGIE Solutions

3,3 millions de tonnes de carbone économisées, cela veut-il dire que le carbone émis a diminué d’autant ?

Pas exactement. En réalité, il n’est pas évident de faire le lien entre le carbone émis et le carbone économisé car ces deux notions procèdent de deux logiques différentes. Le carbone émis est calculé selon une méthode internationale de comptabilisation qui référencie plusieurs « scopes » : le carbone émis directement par la combustion de l’énergie (« scope 1 »), celui émis indirectement en consommant une énergie déjà transformée, par exemple de la chaleur ou de l’électricité (« scope 2 »). Le « scope 3 » regroupe toutes les autres émissions indirectes comme l’ensemble des achats de services et de matières qui ont eux-mêmes émis du carbone au cours de leur fabrication et leur destruction, l’utilisation des produits vendus ou encore les émissions liées aux déplacements domicile-travail etc. Pour ENGIE Solutions, la préoccupation majeure est le scope 1. En effet, notre première responsabilité est de maîtriser nos émissions directes, dont nous avons le contrôle (en nous confiant leurs installations, nos clients nous transfèrent leurs émissions directes et nous confient aussi la réduction de celles-ci). Nous émettons 4,5 millions de tonnes de CO2 eq par an, en alimentant principalement en chaleur ou en électricité nos différents clients : collectivités, entreprises, secteur tertiaire ou habitat collectif.

Le carbone économisé représente quant à lui les économies de carbone permises par nos solutions mises en œuvre chez nos clients. Cela suppose que l’on puisse, d’une part, se référer à la situation initiale (avant notre intervention) ou à défaut à la situation d’un parc moyen comparable et d’autre part, s’appuyer sur des résultats tangibles et garantis. Nous avons ainsi estimé que, grâce à nos actions, nos clients ont économisé cette année l’émission de 3,3 millions de tonnes de CO2. A titre de comparaison, cela correspond à l’empreinte carbone d’environ 300 000 Français, soit l’équivalent des émissions de la ville de Nantes.  

Pour autant, comme pour l’ensemble des acteurs de l’efficacité énergétique, l’augmentation de notre « carbone économisé » ne signifie pas nécessairement une diminution de notre « carbone émis ». Cela peut sembler paradoxal ! Un exemple permet de comprendre cela. Si nous remportons un nouveau Contrat de Performance Energétique chez un industriel avec un mix énergétique renouvelable en majorité, nous allons mettre en place des actions vertueuses qui vont permettre d’économiser et de verdir l’énergie, donc de réduire les émissions carbone au sein de l’usine. Mais nous allons pour cela prendre en charge certaines infrastructures énergétiques carbonées d’appoint-secours de ce client, d’où une augmentation du « carbone émis » mesuré dans le « scope 1 » d’ENGIE Solutions.

 

Parmi les actions menées par ENGIE Solutions, quelles sont celles qui permettent d’économiser le plus d’émissions de carbone ?

Il s’agit sans conteste du remplacement des énergies fossiles par des énergies renouvelables : cela représente 46 % des 3,3 millions de tonnes de carbone économisées (soit 1,5 million). Cela concerne majoritairement le bois-énergie ou biomasse, première source d’énergie renouvelable en France et deuxième au sein du groupe ENGIE (après l’hydraulique). Notre filiale dédiée à l’approvisionnement, Soven, nous fournit 1,7 million de tonnes de biomasse par an, issues de parcs forestiers situés à moins de 100 kilomètres des installations concernées. Cette biomasse va par exemple permettre de produire de la vapeur industrielle dans une usine. Ces 46 % concernent aussi, dans une plus faible mesure, d’autres énergies renouvelables, notamment la géothermie utilisée dans les réseaux de chauffage urbains ou le solaire thermique.

Un deuxième type d’action particulièrement efficace pour économiser des émissions de carbone est la récupération de chaleur fatale : cela représente 33 % du carbone économisé (soit 1 million de tonnes de CO2). Il s’agit de récupérer de l’énergie « perdue » sur un site industriel ou une unité de traitement des déchets pour la valoriser, soit sur ce même site, soit à l’extérieur. A titre d’exemple, dès cet hiver, 800 logements et une école de la ville de Vienne, en Isère, seront chauffés avec la chaleur fatale de l’usine Yoplait toute proche, grâce à un système de pompes à chaleur. Ce sont des solutions innovantes et très prometteuses. En France, le gisement de chaleur fatale facilement valorisable serait de 12 TWh / an, mais à peine 0,4 TWh sont exploités aujourd’hui.

En troisième lieu, nos contrats d’exploitation du chauffage sur les bâtiments permettent d’économiser l’émission d’un demi-million de tonnes de carbone. Il s’agit de contrats avec garanties de résultats énergétiques qui peuvent concerner les bâtiments communaux d’une ville, l’immobilier d’une entreprise ou encore des bâtiments résidentiels (y compris logements sociaux). On y réalise des économies d’énergie de l’ordre de 18 % par rapport à la moyenne du parc national.

Enfin, certains équipements que nous installons chez nos clients et dont nous gardons la propriété, permettent d’économiser l’émission de 180 000 tonnes de carbone tous les ans. Il s’agit d’équipement hautement performants, comme des technologies de cogénération qui permettent de produire de manière simultanée de la chaleur et de l’électricité. En comparaison d’une production séparée d’électricité et de chaleur, cela représente un gain de rendement énergétique de 15 % en moyenne. Ces équipements sont le plus souvent déployés pour l’industrie ou pour des réseaux de chaleur urbains, et de manière moins fréquente, pour l’habitat ou le secteur tertiaire.  

 

Y a-t-il une méthode harmonisée sur le plan international, pour calculer les économies d’émissions de carbone ?

Non, car estimer les émissions économisées n’est pas si simple. Par rapport à quelle situation sont-elles économisées ? Le parc moyen, l’historique ? A quels niveaux de la chaîne de valeur ?  Plusieurs organisations ou entreprises se sont emparées du sujet mais le périmètre pris en compte ou les approches adoptées sont encore très variables. Il est complexe d’obtenir une méthode harmonisée pour tous les secteurs d’activité et a fortiori sur le plan international. Il s’agit cependant d’une information primordiale qui permet aux investisseurs, actionnaires, assureurs et clients de mieux comprendre comment l’entreprise intègre la question du climat.

La mise en place d’une méthodologie robuste et partagée est donc un enjeu de première importance, et une harmonisation se dessine peu à peu. Cela fait une dizaine d’années que nos équipes travaillent, au sein de notre fédération professionnelle, à mettre en place des référentiels partagés. C’est sur la base d’une méthodologie révisée en dernier lieu en 2018 par la FEDENE (Fédération des Services Energie Environnement) que nous avons pu estimer nos émissions économisées à 3,3 millions de tonnes par an.

De façon plus large, le Groupe ENGIE développe une méthode internationale pour mesurer le carbone économisé par ses produits et services dans le cadre du projet ENGIE Carbon Neutral Transformation, dont la cheville ouvrière est ENGIE Impact. Ces équipes travaillent à une méthode générale avec le concours d’entreprises tiers et d’ONG. Elle vise à couvrir toutes les activités du Groupe, des solutions clients aux productions d’électricité d’origine renouvelable ou de biométhane ou encore la performance des infrastructures, par exemple pour la mobilité. La volonté d’ENGIE est de pouvoir fédérer un certain nombre d’acteurs internationaux autour d’une méthodologie commune. Cela nous permet de montrer que notre axe stratégique se traduit par des réalités métriques car « notre raison d’être devient notre raison d’agir ».

1 C’est une estimation basse qui ne prend pas en compte les économies d’émissions difficiles ou impossibles à quantifier car non liées à des contrats de garanties d’économies d’énergie, comme par exemple l’installation de nouveaux équipements performants sur le plan énergétique et environnemental.